Articles de arcimboldodejuin
Amarres tombales
Souvenir de la dernière nomadisation marine dans le golfe de Tadjourah, République de Djibouti avril 2015
Deli Valetta, fameux esquif nous voilà.
A bord un equipage de revenants, partis, rentrants, expats futurs empatriés venus voir l’écume.
Celle que soulève ta proue, qui déferle le long de ta coque sans bruit.
Venus sentir encore le vent du large sur leurs visages salés, profiter encore des rayons d’un soleil noir sur leurs peaux blanches, ensabler encore quelques souvenirs du sud dans leurs mémoires du nord.
De quoi buriner l'âme et fuire encore un peu plus loin avant de rentrer…rentrer…rentrer…bon sang de boutre.

Obock, de l’autre côté du golfe de Tadjourah, en pays Afar. Le nord de Djibouti.
La côte est belle par là bas aussi, sauvage pour ses naufragés, hostile pour les égarés.
Obock, le rêve français d’une capitale djiboutienne. Premier comptoir colonial déchu depuis longtemps.

Ne persistent contre sable, vent de mer et désert que quelques maisons blanches et un dispensaire tenu par une soeur.
Les conflits internes encore récents n'ont pas faciliter le développement local.
Obock c'est aussi la dernière demeure de quelques militaires français.
Les deux annexes nous déposent dans le cimetière marin pour leur rendre visite.

Ici reposent côte à côte marsouins et légionnaires.
Sous leurs dalles immaculées de chaux, ils n’en finissent plus de sentir le sable chaud.
Depuis l'an zéro du millénaire, leur dernière demeure a été révisitée.
La grande croix noire qui leur faisait de l'ombre n'est plus et le métal commémoratif rappelant leur identité a disparu.

(le même cimetière en 2000)
Remplacé par un panneau plastifié dont la vitre a été cassée par quelques esprits iconoclastes de passage.
Soldats oubliés devenus inconnus. Sans arche ni flamme.
Ici aussi on fait des misères aux défunts.
Quand le manque de savoir vivre ne concerne pas que les morts, n’est-ce pas un peu de l’humanité qui meurt aussi ?
Un pas plus loin dans le soleil couchant le campement de la Mer Rouge au beau milieu du rien environnant.
Et c’est pour ça que c’est beau. Un panorama ultramarin magnifique.

Retour au Deli.
Des reflets de brasero dans le dos, tandis que devant nous au dessus du phare du Ras bir, la nuit hisse son drapeau pirate, signal de l’abordage.

Les astres grimpent aux haubans des voiles d'Obock.
Un vent marin, chaud comme le fut d’un canon de sabord corsaire qui a lâché sa bordée, ventile le mouillage.
Touchée en plein cœur, une lune à l’emporte pièce ensanglante la nuit.
Elle montre à tous les chats gris comment faire le dos rond, se hisse au dessus des toits de la ville fantomatique, et meurt en montant de tout son poids appesanti dans l’océan nocturne.
Un silence chaud et humide remporte une victoire sans quartier sur le pont.
Empêchant le sommeil mais propice aux songes.

Les heures d’éveil ont cet avantage qu’elles permettent des clichés improbables.
L’éternelle appartenance du monde à ceux qui ne dorment pas.
Insomniante addiction.
Le lendemain, départ en compagnie d’une section de marsouins, bien vivants ceux-là.
Ils restent de longues minutes à jouer dans les vagues autour du bateau.
A la troisième heure de navigation le Deli créa les sables blancs, sous un ciel gris, au dessus d’un tombant bleu.
Apesanteur du bateau au dessus du fond sablonneux 20 mètres plus bas, où vient se poser l’ancre.
Au fond de sa cuisine le cuisto cent fois sur son métier microscopique remet son ouvrage avec succès.
Diabolique artiste culinaire oeuvrant dans une chaleur infernale.
Avec ses mains d'accoucheurs, l’homme fait naitre des fourneaux au feu de bois des lasagnes fabuleuses qui ruissèlent de spaghettis bolognaises et s’enchainent au carpaccio de bonite le tout sur fond de farandole de crudités, pain perdu et choux savoureux.
Unique potée Afar en forme de blues culinaire dont la partition se joue sur le piano d’une cuisine aussi grande qu’une boite de conserve.

Une nouvelle nuit blanche aux sables bleus, sous une lune afar au regard pleinement hagard avant le départ.
Profitons jusqu’au bout du bout de la dernière seconde de l’ultime minute de l’heure terminale où le soleil signera de son rayon déclinant l’ordre d’achever le périple.
Nous voilà rattraper par l’autorité solaire.
Menottes aux poignets, chaines aux pieds, jetés à fond de cale, l’horloge du temps nous pousse vers l’échafaud du retour.
Les vertèbres de la coque craquent sous les vagues, l’esquif se paralyse contre le quai.
Dernier soubresaut du moteur.
Dans le port de Djibouti git le Deli, ici périt notre escapade.
Sous les amarres tombales du bord va maintenant reposer en paix dans nos souvenirs le « Horn of Africa dive club », avec cette épitaphe: « Allez rentrons »
Fantômes de clichés
Une photo des proches prise de loin
Les visages sont là mais on ne les voit pas bien
Imprécise impression comme un souvenir
Ils sont présents mais on ne peut les décrire
Portrait trop flou pour les retenir
Image trop nette pour les laisser partir
Un pas derrière le voile photographique
Plus profond dans la pellicule numérique
Ces visages par la mort embaumés
De la mémoire argentique peu à peu estompés
Leur sourire de cire à jamais jauni
Reconnaîtrait-on ces parents, ces amis
S'ils revenaient nous hanter
Pour ne pas être oubliés ?
Fantômes de clichés
Disparus familiers
De 14 à 15
Souvenir du nouvel an 2015, Ghoubbet El Kharab, République de Djibouti
Un peu de vin de palme, quelques gouttes d’essence de tuba, une gorgée de liqueur de néoprène.
A la manière d’une trace de pas laissée dans le sable humide d’une plage perdue,
Versons un peu d’encre sur le fond sablonneux d’une page vierge.

Une page comme une plage de nouvel an en somme,
De sable blanc déserte tropicale abandonnée.
Une plage où se perdre comme des pirates
Pour y enterrer le trésor des souvenirs, mais ne pas l'oublier.

Une page écrite à la plume de poisson perroquet,
A l’encre fraiche, pourquoi pas de seiche ?
Chaussé d'une jambe de bois, flotté bien entendu,
Sur parchemin à l’épreuve du temps, en récif corallien.
Laissons l'oeil borgne se remémorer ces jours passés.

Appâtés par quelques photos triées sur un volet de boutre yéménite,
La mémoire vient mordre de belles cicatrices
Dans ces mots laissés à la traine.
Ca s’est passé le 31 de l'année, là l'an a trépassé
Nous l'avons sabordé, coulé, immolé
Ici furent les obsèques de l’année écoulée.
Entre ile du diable et passe maudite
Du Goubbet Al Kharrab. Voilà la suite:

Notre esquif a glissé sur la voie lactée pour gagner la baie des étoiles.


Sur la plage immaculée, l'ancre déposée dans l’encrier.

Du blanc écarlate au rose orangé, les pinceaux du grand peintre ont glissé
Des reliefs désertés aux vaguelettes argentés, sur le sable le bucher allumé
A donné le signal de la nuit tombée en panaché de couleurs dans le ciel mélangées

Isolés du monde, sous un ciel constellé drapé de nuit cristalline
Bercés de ressac, rafraîchis de brise marine
Dans les braises de notre feu de camp, 2014 s'est consumée
Le crime était parfait, on ne la retrouvera jamais.
La lune et les étoiles de mer en seules témoins
Nos pieds nus dansant dans ses cendres sur le sable africain

Quand il a fallu remettre les voiles, la tête lourde pour certains,
La mémoire pleine pour tous, le feu sur la plage n’était pas éteint.

Nous avons écrit dans le sable l’histoire de nos méfaits,
Comptant bien sur la marée pour les effacer.
On ne retrouvera jamais cette année ensablée,
Mais elle repose en paix, on ne l'oubliera jamais.
Nomade des mots
République de Djibouti, désert du Gaggadé le 12 mars 2014
Saint Exupéry, Flaubert, Dumas, Coelho
Tous s'y sont brulés les sens
Le désert
Un nom comme un courant d’air
A l’appel duquel le poète s'arrête
Néant climatique où germe l’envolée
Graine inspiratrice mi lyrique, mystique
Aparté entre parenthèse poétique
Cri vain écrit au panorama
Qu'un soleil ardent rend liquide
Mots épanchés sur feuille brulante
Avant l'oubli de l'évaporation
Versés pour assoiffé de l'oeil
Affaire à saisir pour âme à l’écoute
Oreilles à l’affût du silence
Raconté par le sable que le temps tamise
Les yeux écarquillés en son for intérieur
L’homme respire l’erg qui s’exprime et l’inspire
Il devient un conteur, un poète, un nomade des mots.

Nuit abyssine
05 décembre 2013, souvenir d'une nuit sur la plage des sables blancs, République de Djibouti
Menant ses moutons de nuage le soleil poursuit son éternelle transhumance
Tadjourah le salue, derrière le mont Goda il descend en vacances
Assis sur les sables blancs l’homme admire sa déclinante errance
Ephémère illumination et quotidienne extinction du monde depuis sa naissance

L’astre en partance, flamboie, rougeoie, se consume sans s’éteindre, en douceur
La voie lactée, les étoiles et la lune lui courent après, elles n’en ont même pas peur
Et avant qu’il expire, déjà éparpillent le ciel de leur tiède blancheur
Tirant le voile du jour qui cache leur lueur, jet de poussière de verre dans la main du semeur

Le ciel africain s’allume et nous envoûte
Une seule idée en tête, allongé sous la voûte
Tandis que l’air marin berce lentement les boutres
Boire ce spectacle jusqu’à la dernière goutte
User sa rétine sur le fond de l’abîme
Voir le granité de lumière que la nuit noire anime
Car parmi ces milliards de paillettes, certaines se mutinent
Elles tombent en brûlant, sans jamais atteindre la terre abyssine
Le cri muet des astres est soufflé par le vent
Immuable, intouchable et pourtant si vivant

Un taxi pour Djibout
Djibouti le 27 juin 2015
27 juin, anniversaire de l’indépendance. Dans ce qui était une voiture et qui est maintenant un taxi djiboutien. Une chose blanche et verte, mue par un moteur mou et fumant du pot. A moins que ce soit la route ondulante qui l’emporte…ou le diable. Les 53 degrés environnant pourraient bien faire de ce trajet un enfer. Le bitume défile sous le plancher absent tandis que le véhicule slalom entre les piétons et les trous. Le chauffeur tuberculeux ouvre de temps à autre la portière pour expectorer sa contagion sur le goudron. Spécialiste de la conduite en triple file sur les simples voies, le taxi rebondit d’un virage à un autre aux sons de sa carlingue déliquescente et de ses amortisseurs absents. Vague odeur de friture et de plastique fondu. D’ailleurs les portières collent et les sièges aussi bizarrement. La moumoute synthétique qui couvre le tableau de bord a le poil haut et sale. Un cintre métallique tordu retient l’ensemble pour ne pas qu’il tombe sur les genoux du pilote. Enfoncé dans son siège, le bras pendant par une portière ou la vitre n’existe plus, ce dernier ne contrôle rien du tout car il ne discerne pas la route à travers tous les grigris qui pendent du rétroviseur (ah oui, tiens il y a encore un rétroviseur). Quand bien même il verrait où il va, il ne le verrait pas, aveuglé par le khat qu’il broute. Joue de hamster, dents vertes, yeux de hibou.
Arrivée à destination. Allez rentrons.

Au diable le maïs
Le diable fouette sa femme au-dessus des maïs ce soir
La catin rit à chaudes larmes sous la lanière de cuir
Tandis qu'elle dilacère le gris sale de ses nuages de chaire
Dévoilant une peau de pêche de ciel au dessus des champs
Pluie sur le pare-brise, soleil dans le rétroviseur
si c'est ça l'enfer, je veux bien couper le moteur
Arrêter de se dépêcher, et pêcher à être damné
Prendre le temps de se fondre dans ces maïs endiablés.
Volute cycliste
Un vélo fugitif s'évade dans les prés d'octobre qu'une lumière d'ambre arase
Au milieu des vaches ruminant un rêve de train qui n'en est pas un
Le bicycle dévale dans l'herbe évanescente
Quelques chiens de brume à ses trousses
Et s'évapore alors que l’air s’embrase et l'ambre s’éteint
Ne laissant en chemin que l'ombre incertaine de sa présence
Volute de souvenir d’un beau soir d’automne
Celui d'un pré d'octobre qu'une lumière d'ambre arase.
L'air vache
Quand je serai guitariste
J'irai compter fleurette aux mille noiraudes du plateau
Une marguerite en embuscade au coin des lèvres
Grattant un air bohème sans tâche pour les vaches
Un courant d'air revêche sans parole au gré des vents
Les doigts de pieds en éventail d'arpège dans l'herbe grasse d'alpage
La tête dans les pétales duveteux qui saupoudrent le ciel
L'âme en goguette semée aux quatre champs
Echo buissonnier
Loin du monde
Il marche sur les cimes
Où la pierre mise à nue par le temps qui passe
Est battue par le temps qui souffle
Et que rien ne maitrise ni n'arrête
Ivresse hypoxique d'un vagabondage d'altitude
Echo buissonnier d'une liberté qu'aucun pas ne repait
Pourvu que chacun l'éloigne de la foule.
Fuyons vers les sommets.
Endorphine
Ecumant Graves vignes
Souffle court, cœur aux babines
Voilà crampes et toxines
Les deux épines, les sales copines
A l'affût quand le sentier usine
Les pieds que la piste assassine
Soufflé d'orteils aux phlyctènes sanguines
Sur la crête les fougères qu'un air frais anime
Annoncent Haut Laffite, haute grille, bouffée ventoline
Sombre raisin, rouge sang, l'hémoglobine
Sentiers sableux et pour la rime chênes, pins, pignes,
Morricone trompette dans l'ouïe en sourdine
Distillent l'endogène rustine
Soulage moi endorphine
L' automne nous a cerné
De tout son fouet la pluie flotte en trombe ce bitume civilisé.
De tout son long l'asphalte à quatre épingles est délavé.
De tout son loin l'horizon plombe d'un ton grisé ce ciel rincé.
A perte de vue, l'automne nous a cerné.
En attendant l'indien de l'été, l'esprit dit vague à l'âme en souvenir des plages,
soleil au coeur lui répond l'âme, ci git loin à l'intérieur
mais comme juin jamais ne meurt.
Pourquoi Arcimboldodejuin ?
La lumière de bronze dans les graminées rosées le soir et le matin.
La cacophonie de verts qui assourdit les champs et les forêts.
Les bordures en friche des chemins abandonnés qui empruntent leur rouge aux colchiques.
Les veines de lierre toujours aussi vigoureuses le long des murets pourtant bâtis par des mains sans âge.
L'azur qui adopte le même bleu quand les foins exhalent la terre humide après la pluie.
Les grenouilles vespérales, les grillons nocturnes et les chouettes éberluées qui hululent à la lune.
Avec ces épis blancs dans la barbe des blés et un peu plus de clair semé sur le mont céphalique, il n'a pas trop changé
l'Arcimboldo de juin.